La crise budgétaire française s'aggrave. L'Etat français est entré dans une trappe à dette. En 2025, pour la première fois, les intérêts payés ont dépassé la croissance nominale du PIB. Cette situation périlleuse conduit soit à la faillite, soit aux réformes. Le gouvernement Lecornu, sans majorité au parlement, cherche des solutions de court terme et, lorsqu'il évoque la possibilité de mettre les retraités à contribution, nous entendons certaines voix protester et déclarer que l'on veut transformer les retraités, et plus particulièrement les Boomers, en boucs émissaires. Avant d'examiner la pertinence ou non du propos, je vais revenir à ce concept, longuement étudié par René Girard. Ce philosophe voit ce processus de résolution des crises comme un principe qui remonte aux temps les plus anciens.
Ces crises pouvaient être causées par des catastrophes naturelles (sécheresse, inondations, froid extrême, maladie contagieuse...) ou par des crises mimétiques (typiquement deux frères - souvent jumeaux - qui se disputent un héritage, un territoire, une femme...) Le bouc émissaire a pour rôle de mettre fin à la crise ou au conflit. Sa mise à mort permet de limiter les dégâts dans la société en crise. Au lieu que toute la société s'entretue, on se met d'accord sur une victime unique, souvent un peu en marge de la société (une femme seule 'sorcière', un homme qui bégaie ou claudique...) Si cela marche et que la crise touche à sa fin (la météo redevient normale, le virus ne tue plus, les gens se calment...) alors ce bouc émissaire aura de grandes chances de se voir transformé en dieu qui a permis de faire revenir la paix et il s'agira de l'honorer en rejouant son sacrifice symboliquement lors de fêtes annuelles en son honneur.
Voyons maintenant en quoi les Boomers remplissent les conditions, ou non, de boucs émissaires. Le fait que nous soyons actuellement en crise, voire même en polycrise (sécuritaire, économique, géopolitique, technologique...), est effectivement propice à la recherche de bouc-émissaires. Quant aux Boomers retraités, ils partagent avec le bouc émissaire les caractéristiques d'être diminués physiquement par leur âge et d'être un peu en marge de la société, puisqu'ils sont inactifs.
Mais les Boomers diffèrent sur deux points avec les boucs émissaires. L'intérêt du bouc émissaire est de permettre un sacrifice symbolique, minimal pour apaiser la colère de la majorité. C'est un des rôles des dirigeants d'un pays. Quand les choses vont mal, on peut les guillotiner ou, de nos jours, leur infliger une raclée électorale et les remplacer. On peut aussi désigner le dirigeant bouc émissaire a posteriori, après sa mort. C'est ce que l'on fait quand on reproche, par exemple, à Mitterrand d'avoir abaissé la retraite à 60 ans en 1981 ou à Séguin d'avoir indexé les retraites sur l'inflation en 1987 (à la place de l' indexation sur les salaires), au lieu de reprocher ces mesures à la majorité d'électeurs qui a porté ces politiques au pouvoir. Ainsi, prendre toute une génération comme bouc émissaire ne correspond pas bien au concept. Mais, pourquoi pas, puisqu'on a bien vu tous les Juifs devenir les boucs émissaires des Nazis.
Mais la différence la plus fondamentale avec le bouc émissaire est le fait que ce dernier est toujours innocent. Or, la France est une démocratie et les décisions de ses dirigeants sont le résultat, imparfait certes, du vote des électeurs. Tout le monde est responsable du résultat des urnes, même les abstentionnistes, même les perdants, car on peut leur reprocher de ne pas avoir fait assez pour convaincre leurs proches de voter mieux. Or, les Boomers sont non seulement la génération qui a le plus grand poids électoral dans les élections depuis 1981, mais aussi ceux qui ont systématiquement voté à gauche et pour le système de retraite par répartition. Ils ne sont pas les seuls à voter à gauche, et il y a bien une minorité de Boomers qui n'ont pas voté Mitterrand. De ce point de vue, il serait préférable de distinguer le Boomer de gauche (majoritaire), du Boomer de droite (minoritaire). Mais, même la droite porte une dose de responsabilité, puisqu'elle n'est pas revenue à 65 ans, n'a pas instauré la capitalisation et a indexé les retraites.
Mais là où les Boomers ne sont pas innocents, c'est que leur génération complète est bientôt à la retraite. Ils sont tous les bénéficiaires du système qu'ils ont majoritairement mis en place par leurs votes passés. Alors, certes, tous les Boomers n'ont pas de grosses retraites. Il y en a même qui ne touchent que le minimum vieillesse. Mais de nombreuses statistiques montrent que, en moyenne, le retraité français part plus tôt à la retraite que ses voisins européens et que son niveau de vie, comparé aux actifs, est similaire. La comparaison avec l'Allemagne montre qu'avec une population française un peu plus jeune, les retraités français coûtent 14% de PIB à l'Etat contre 10% en Allemagne. En 1990, nous étions encore à 10% tous les deux! Les prélèvements obligatoires français sont parmi les plus forts de l'OCDE, mais ils ne suffisent pas à financer les retraites. Sous Macron, la moitié du déficit public est imputable aux retraites non financées. Nous parlons donc de 50 milliards par an sur 10 ans.
Bref, l'utilisation du mot 'bouc émissaire' n'est pas pertinente sur le sujet des retraites. Les boomers sont responsables et bénéficiaires du système. La retraite est le premier poste de dépense de l'Etat et il est normal d'y chercher des économies lorsqu'un déficit apparaît. D'ailleurs, une majorité de Boomers sont tout à fait favorables au relèvement de l'âge de la retraite, ce qui montre qu'ils sont conscients qu'il faut réformer le système. Ils veulent juste que les efforts soient portés par ceux qui ne sont pas encore à la retraite!
La question est la juste répartition de l'effort et la transition vers un nouveau système qui permette à la France de croître à nouveau. En effet, la réforme doit empêcher une crise majeure qui toucherait d'abord les retraités comme on l'a vu lors de la crise financière grecque (-40% à -50% sur les retraites). Et elle doit permettre aux actifs de capitaliser afin de contrer les effets de la démographie sur le système par répartition. La capitalisation permet surtout aux entreprises d'investir, d'innover et de croître.
Note: À titre personnel, je recommande le plafonnement des pensions car cela devrait être la réforme la plus consensuelle.


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