Saturday, September 23, 2023

Rappel historique: Elite occidentale et élite chinoise.

Avion militaire Taiwanais au-dessus de Tainan, 2023

La formation de l'élite d'une nation varie selon le type d'époque dans laquelle elle se trouve. Dans les périodes anciennes et guerrières, l'élite s'est bâtie sur la puissance militaire. Ainsi, les chevaliers formaient l'élite au Moyen-Age et elle s'est transformée en aristocratie au fur à mesure que les pays européens se sont pacifiés. Mais même vers la fin de la royauté, le roi de France continuait de faire appel aux princes et aux ducs pour ses campagnes militaires. Et après la Révolution, c'est le général Bonaparte qui utilisa sa puissance dans l'armée pour devenir Napoléon et installer une nouvelle élite conquérante.
 
Les temps de guerre moderne, comme la seconde guerre mondiale, la Corée, la guerre froide ou les conflits d'indépendance (Algérie) furent également propices à l'arrivée au pouvoir de généraux: Eisenhower de 1953 à 1961 et de Gaulle de 1959 à 1969. 

Durant les périodes démocratiques et paisibles, on peut voir l'émergence d'une classe politique différente. Il y a d'abord les experts du droit, avocats et juristes qui sont surtout des beaux parleurs (pour ne pas dire des menteurs). Leur défaut est qu'ils se font plus facilement élire s'ils font des promesses coûteuses et expliquent que ce sont les riches, les corporations, les banques qui vont payer, mais en fait ils font surtout payer les générations futures en créant de la dette. Je pense surtout à Mitterrand et ceux qui lui ont succédé depuis, incapables d'équilibrer les comptes de la France.

Pour faire fonctionner l'Etat, ces hommes politiques font aussi appel à une élite technocratique (science po et ENA). Son conformisme idéologique à une doxa étatique est au moins aussi forte qu'en Chine Populaire, mais les compétences semblent moins au rendez-vous. Elle parvient aussi au pouvoir avec des gens comme Giscard d'Estaing (le moins mauvais), Juppé, Jospin...

Aux Etats-Unis, nous avons un système démocratique où les campagnes électorales sont coûteuses et demandent l'implication de riches donateurs privés. Cela a l'avantage de limiter la taille de l'Etat, mais cela peut aussi conduire à des relations incestueuses à l'image du 'complexe militaro-industriel' mentionné par Eisenhower en son temps! Depuis les crises financières du Nasdaq (2000), de Lehmann (2008) et du Covid (2020), on pourrait ajouter l'interconnection trouble entre la Fed et les grandes banques privées. 

L'élite américaine est moins centrée sur l'Etat que celle en France, mais ses relations avec le privé (militaire, énergie et financier) ne sont pas dénuées de conflits d'intérêt et de corruption. Si le système démocratique est le moins mauvais, il n'est pas bon en soi, mais seulement aussi bon que la sagesse des citoyens et leur résistance à toute corruption, à tout électoralisme.

Or, le plus grand cas de corruption en France et aux USA est tout à fait légal et démocratique: il s'agit du transfert massif de richesses des actifs vers les non-actifs, et notamment vers les retraités. Le système de retraite par répartition est un système Ponzi dont les rendement s'effondrent au fur à mesure que le nombre de naisssances baisse et que les retraités vivent de plus en plus longtemps. Et ce système continue d'être cautionné par la plupart des élites occidentales. Seuls quelques libéraux continuent de crier au loup, mais cela fait tellement longtemps que le système fonctionne qu'ils ont perdu leur crédibilité.

Les USA sont aussi la première puissance militaire au monde depuis 1989 et cela les a conduit à jouer au sheriff dans de nombreux pays. Aussi, d'anciens généraux ou héros de guerre continuent à occuper des postes importants. Je pense à John McCain ou au général Powell, par exemple. Le pouvoir militaire est donc bien réel aux USA et les dépenses militaires y sont, de loin, les plus fortes au monde avec 12% du budget de l'Etat US et 3,1% du PIB en 2023. Mais cela ne les empêche pas de perdre contre des bergers Talibans!

Qu'en est-il en Chine?

Dans les périodes de changement de dynastie, le nouvel empereur est très souvent un militaire qui se rebelle contre la dynastie en place. Exemples: Taizong pour les Tang et Hongwu pour les Ming. C'est une configuration classique dans l'histoire du monde. 

Toutefois, la Chine se distingue des autres pays par le fait qu'elle a mis en place un système d'examens impériaux depuis les Han dès124 av JC pour recruter les administrateurs les plus compétents pour son Etat. Le recrutement de cette élite sur concours de connaissances et d'écriture a favorisé l'émergence d'une élite intellectuelle aux côtés de l'armée et des riches propriétaires. Ce qui lui ressemble le plus, en Occident, c'est l'église du Moyen-Age et notamment ses universités.

Durant les temps de paix, les mandarins prenaient de plus en plus d'importance. Or, étant 'forts en thème', ils s'intéressaient beaucoup plus aux plaisirs de l'esprit qu'aux arts martiaux. Aussi, l'élite chinoise, en temps de paix, a toujours eu tendance à délaisser les défenses militaires et à privilégier les arts, la littérature et le commerce.  
Dès les Song, le dilemme de la Chine est, soit elle se 'barbarise' et devient plus guerrière au contact des barbares, soit elle reste chinoise et raffinée, et devient ainsi une proie pour les barbares. Les alternatives sont de faire appel à des barbares pour assurer sa défense ou bien de payer un tribut aux nations voisines contre la paix. Cette dernière solution avait permis au Song du Nord de bien se développer, car les barbares avaient un déficit commercial avec la Chine et le tribut permettait de financer leurs achats à un prix moindre qu'un gros effort de défense militaire ou une guerre.

Il est intéressant de noter que le parti communiste chinois actuel a remis les concours au goût du jour. Après avoir recruté chez les prolétaires pour faire sa révolution, ses cadres sont maintenant issus des meilleures universités du pays. On peut donc de nouveau parler de méritocratie pour la Chine contemporaine. Et après 44 ans sans vraie intervention militaire depuis 1979, aucun cadre de l'armée chinoise n'a d'expérience du combat. L'élite chinoise actuelle est donc très intelligente, riche et peu guerrière. Naturellement, elle préfère les domaines de la diplomatie et du commerce pour se développer. La corruption n'a pas disparu, mais le succès chinois depuis 1989 est vraiment impressionnant. 

Cette intelligentsia a aussi appris de l'histoire et sait qu'une faiblesse militaire peut être fatale à la stabilité du pays. La faiblesse invite l'agression. Il est donc rationnel pour la Chine de se préparer à la guerre si elle veut la paix (selon l'expression latine). D'autant plus si la puissance dominante actuelle, les USA, n'est pas avare du recours à la force armée, qu'elle soit direct (Irak, Afghanistan) ou indirecte (Ukraine). Justement, le conflit non résolu de la scission avec Taiwan depuis la fin de la guerre civile (1949) pourrait servir de prétexte à un conflit armé dont le but serait d'affaiblir la Chine. 

De plus, un changement notable est à l'œuvre depuis 2022. Pendant sa période de croissance rapide, la Chine avait le bon goût de financer les USA avec ses excédents commerciaux. Cela permettait aux USA de se financer avec un taux réduit. On pourrait presque parler d'un tribut, car cet argent finançait les dépenses courantes de la première économie de la planète! Or, depuis les sanctions occidentales contre les avoirs de la banque centrale  Russe, les Chinois réduisent progressivement leur investissements en bons du Trésor US. D'abord à cause du risque de confiscation, mais aussi parce que le discours US est de plus en plus critique et hostile vis à vis de la Chine. Cette dernière n'a plus envie de financer des dépenses militaires qui pourraient se retourner contre elle ou les projets concurrents des USA qui sont faits pour affaiblir la Chine. Par exemple, les subventions aux usines de semi-conducteurs aux USA ou le nouveau projet d'infrastructure entre l'Inde, le Moyen-Orient et l'UE qui fait concurrence aux nouvelles routes de la soie.

En conclusion, bien que j'habite Taiwan, je crois que l'histoire de la Chine tend à rendre son élite relativement pacifique, commerçante et prudente. Le fait que son gouvernement soit autoritaire semble même jouer en faveur d'un désir de stabilité. Cependant, même si la démocratie est un système formidable, les élites occidentales semblent aveugles aux déséquilibres financiers et démographiques ou incapables de les traiter. De même que la guerre Russie/Ukraine sert de bouc émissaire à l'augmentation de l'inflation à cause du pétrole (alors que la cause première est l'expansion monétaire durant le Covid), j'ai peur que les USA ne veuillent rendre la Chine responsable de l'appauvrissement qui les attend lorsque leur dette deviendra incontrôlable. Une guerre permet toujours de rassembler sa population contre un ennemi externe et d'effacer certaines dettes... Cette crainte est alimentée par le fait qu'il reste deux domaines où les USA ont plus d'expérience et de moyens que la Chine. Un, c'est le dollar, la devise de réserve, mais l'avantage se réduit avec la montée des BRICS. Deux, c'est l'armée et j'observe avec inquiétude que de plus en plus de généraux d'active disent se préparer à un conflit à propos de Taiwan.